Après le goût de la retraite à Tadoussac: qu’est-ce qu’une vie pleinement vécue?
De retour de notre retraite à Tadoussac, certaines réflexions continuent de m’accompagner.
Que signifie réellement vivre pleinement ?
Nous associons souvent une vie épanouie au bonheur, à la paix intérieure, à l’harmonie, à la réalisation de soi. Nous imaginons qu’un jour, nous pourrons atteindre un certain état : devenir plus conscients, plus calmes, plus sages, peut-être même plus « spirituels ».
Mais, à mon sens, le développement humain se produit autrement.
Non pas en rejetant ce qui existe déjà en nous, mais en allant progressivement à notre propre rencontre.
Nous ne pouvons pas sauter par-dessus nous-mêmes
On peut représenter le développement des besoins humains par ce mouvement :
besoins physiologiques → sécurité → appartenance → estime de soi → connaissance de soi → harmonie → accomplissement de soi.
Il y a dans cette progression une idée qui me semble essentielle.
Les besoins physiologiques ne sont pas « inférieurs », tout comme l’accomplissement de soi n’est pas « supérieur » au sens moral.
Nous ne devenons pas meilleurs simplement parce que nous commençons à méditer, à pratiquer le yoga, à lire des textes philosophiques ou à chercher un sens plus profond à notre existence.
Nous avons besoin de manger.
De dormir.
De nous sentir en sécurité.
Nous avons besoin d’appartenir à une famille, à un groupe, à une communauté.
Nous avons besoin d’être vus, reconnus, acceptés.
Et peu à peu, lorsqu’un espace intérieur commence à se créer, une autre question peut apparaître :
« Qui suis-je ? »
De la nécessité d’être accepté au désir de se connaître
La connaissance de soi ne se construit pas uniquement dans la solitude.
L’autre devient parfois notre miroir.
Dans nos relations, dans l’amour, dans l’irritation, dans les conflits, mais aussi dans l’admiration que nous ressentons pour quelqu’un, nous découvrons des parties de nous-mêmes que nous n’avions peut-être jamais remarquées.
Très souvent, une personne qui provoque en nous une réaction forte nous montre quelque chose que nous ne sommes pas encore prêts à voir directement.
Le chemin vers soi n’est donc pas nécessairement un retrait du monde.
Parfois, le chemin intérieur passe précisément par la rencontre avec l’autre.
Puis apparaît le besoin d’harmonie
Lorsque nous commençons à mieux nous connaître, un autre besoin peut émerger : celui de l’harmonie.
Ce n’est pas simplement le désir de s’entourer de belles choses.
C’est la capacité de percevoir la beauté et la cohérence du monde.
La beauté du mouvement.
La beauté du corps humain.
La beauté de la nature.
La beauté de la musique.
La beauté du silence.
Et parfois même…
la beauté de l’imperfection.
À Tadoussac, entourés d’eau, de forêt, de rochers, de vent et d’un horizon immense, cette perception devient presque physique.
Nous ne regardons plus simplement la nature.
Pendant quelques instants, nous avons l’impression d’en faire à nouveau partie.
Et quelque chose en nous retrouve naturellement son équilibre.
Mais c’est précisément ici qu’un paradoxe apparaît.
Nous cherchons d’abord l’équilibre.
Puis, lorsque nous l’avons retrouvé, la vie nous invite à nouveau à bouger.
L’accomplissement de soi n’est pas le repos
C’est peut-être l’idée qui me touche le plus.
L’accomplissement de soi n’est pas un état dans lequel nous aurions enfin tout compris, résolu tous nos problèmes et atteint une harmonie permanente.
Au contraire.
C’est la capacité à quitter un équilibre déjà acquis pour continuer à grandir.
Nous apprenons quelque chose — puis nous avançons.
Nous nous comprenons un peu mieux — et une nouvelle question apparaît.
Nous trouvons une stabilité — puis, un jour, nous ressentons le besoin de dépasser ce qui est devenu familier.
Une vie pleinement vécue n’est donc pas une destination.
C’est un mouvement.
Un organisme vivant ne cherche pas seulement à maintenir son équilibre.
Il cherche aussi à se développer.
Ne pas devenir parfait, mais devenir entier
Une autre idée de la psychologie humaniste m’est particulièrement proche :
accueillir la personne dans sa totalité.
Pas seulement ses qualités agréables, socialement acceptées ou « spirituelles ».
Nos imperfections peuvent elles aussi devenir une matière de transformation.
La peur.
L’irritation.
La jalousie.
Le besoin de reconnaissance.
Le désir de plaire.
Nos erreurs.
Nos contradictions.
Nous pouvons passer une grande partie de notre vie à lutter contre elles, en essayant de fabriquer une meilleure version de nous-mêmes.
Ou bien nous pouvons commencer à nous demander :
« Pourquoi cela existe-t-il en moi ? »
Et à cet instant, une véritable exploration commence.
Le corps fait lui aussi partie du chemin
C’est quelque chose que je trouve essentiel dans la pratique du yoga, de la yoga-thérapie et de la méditation.
Il est difficile de demander à une personne de trouver une profonde paix intérieure lorsque son corps reste constamment en tension.
Il est difficile de parler d’états subtils de conscience lorsque quelqu’un manque de sommeil, vit avec une douleur persistante ou ne ressent pas de sécurité intérieure.
C’est pourquoi la pratique ne commence pas toujours par de grandes questions philosophiques.
Elle peut commencer très simplement :
sentir ses pieds sur le sol ;
observer sa respiration ;
retrouver un appui ;
relâcher une tension ;
se sentir en sécurité ;
s’autoriser à se reposer.
Et seulement ensuite peut apparaître ce silence dans lequel une question devient possible :
« Qui suis-je ? »
Puis peut-être une autre :
« Comment ai-je envie de vivre ma vie ? »
Une vie pleine n’est pas une vie sans difficultés
Un problème n’est pas toujours un obstacle au développement.
Parfois, il en devient le commencement.
Quelque chose vient perturber notre équilibre habituel.
Nous ne pouvons plus fonctionner automatiquement.
Nous devons regarder.
Ressentir.
Choisir.
Changer quelque chose.
C’est pourquoi les crises, les transitions et même nos contradictions intérieures ne sont pas nécessairement l’opposé d’une vie épanouie.
Elles peuvent en faire partie.
Vivre pleinement ne signifie pas vivre sans difficultés.
C’est rester vivant à l’intérieur de sa propre vie.
Sentir.
Observer.
Explorer.
Changer.
Créer un nouvel équilibre…
et être un jour prêt à le quitter de nouveau.
Peut-être que l’accomplissement de soi ne commence pas lorsque nous devenons enfin « la meilleure version de nous-mêmes ».
Peut-être commence-t-il lorsque nous cessons de fuir la personne que nous sommes aujourd’hui.
Et que nous lui demandons, avec curiosité :
« Vers quoi puis-je encore grandir ? »


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